Interview

Joakim : “En tant qu’artiste, résister c’est ne pas céder à ce que l’on attend de vous”

Si le nom de Joakim ne vous parle pas, n’ayez crainte. Vous avez certainement entendu parler de son label Tigersushi (Maestro, Principles of Geometry, Krikor) qui existe depuis 2000. Ou peut-être avez-vous entendu son remix de Rocket Number 9 de Zombie Zombie au détour d’une soirée.
Pas encore? Vous connaissez certainement l’un des nombreux groupes qu’il a produit : Poni Hoax, Juveniles, !!! (Chk, Chk, Chk) ou Zombie Zombie encore, on y revient toujours. Vous voyez maintenant?

Musicien avec cinq albums à son actif, DJ, fondateur de Tigersushi et de Crowdspacer, son nouveau label exclusivement dédié au vinyl, graphiste autodidacte qui réalise la plupart des visuels de ses labels, Joakim est aussi producteur (pour ceux qui ne suivent pas), mais surtout un artiste à part qui a fait ses débuts en 1999 sur le label expérimental de Versatile, Future Talk. Nous avons rencontré ce Stakhanov de la musique électronique dans les locaux parisiens de Because à l’occasion de la sortie de son prochain album “Samuraï” à paraître le 17 mars chez Tigersushi/Because Records.

 

Comment s’est passée l’écriture de Samuraï?

De manière un peu spéciale par rapport à d’habitude je dirais. Je produis d’autres groupes dans mon studio à New York et j’en ai eu plusieurs qui sont venus sur les deux dernières années. J’avais au final peu de temps pour bosser tout seul sauf quand j’arrivais en phase de mix qui me laissait de longs moments d’attente entre le moment où j’envoyais un mix et le moment où je recevais des retours de l’Europe.

J’en ai profité pour commencer à enregistrer des trucs plutôt que de ne rien faire. C’était un peu éclaté, avec plein de petits moments où j’enregistrais des idées. Je me suis retrouvé avec beaucoup de matière contrairement à d’habitude. En général je bosse une dizaine de morceaux finalisés, là j’avais plein de débuts de morceaux et j’ai pu choisir avec plus de recul. Parfois je revenais sur un morceau deux mois après mais c’était finalement pas mal.

“Au début j’avais l’impression que ça serait trop éparpillé mais je pense que c’est le contraire, ça permet d’avoir plus de perspectives et ça m’a laissé plus de choix pour construire un tracklisting cohérent. Je voulais que les morceaux se suivent, il y a peu de moments à part sur l’album.”

 

Quelle est la chanson que tu portes le plus sur cet album?

C’est toujours difficile à dire parce que ça change en général. Je dirais Not Because You’re Sad, c’est l’une de mes préférées.

 

On entend à plusieurs reprises des sons de New York dans ton album, à l’heure actuelle qu’est ce qui t’inspires le plus?

C’est toujours un mélange. En l’occurrence je suis dans cette nouvelle ville depuis plusieurs années et elle est extrêmement riche en terme de stimulus. Je pense que c’est l’une des villes les plus inspirantes, il y a tellement de mouvement, de gens partout, avec toujours quelque chose à observer. Il y a aussi beaucoup de musiciens super intéressants. On est plongé dans une culture qui est la culture américaine de la musique qui est quand même un peu plus intéressante que la culture musicale française de base, en tout cas en terme de pop. Du coup ça nourrit évidemment mon travail. Je suis souvent inspiré parce que je lis au moment de l’écriture d’un disque, ça peut être aussi un film que j’ai vu récemment et puis évidemment tous les événements de la vie courante.

 

Comment comptes-tu présenter Samuraï en live, y as-tu déjà réfléchi?

Je suis en train, je commence à bosser. Je sais comment je vais faire, à priori je vais continuer de travailler avec la même équipe. J’ai des musiciens qui sont supers avec qui je tourne depuis le début de mes lives. On s’entend hyper bien et ils sont très ouverts. On sait ce qu’on aime donc c’est assez facile de dialoguer.

Je ne sais pas exactement quelle sera la forme précise du live ni comment réadapter les morceaux.On est seulement trois sur scène donc il faut simplifier parce que je ne veux pas qu’il y ait beaucoup d’éléments enregistrés.

“Je n’aime pas trop les lives où on appuie sur “Play”, ce qui est pourtant la majorité aujourd’hui.”

 

Comment cela se passe sur scène?

Il y a un bassiste qui joue du clavier. Il y a moi aux claviers, je chante et j’ai quelques pistes que je pilote. J’essaie de garder des structures ouvertes, c’est à dire que les morceaux n’ont pas une durée prédéfinie. C’est souvent le problème quand tu bosses avec un ordi, tu as un tas de morceaux et un tas de séquences sans marge d’improvisation. J’essaie de garder une marge d’improvisation au maximum. C’est ce que j’aime aussi en tant que spectateur quand je vais à un concert, que ce soit différent du disque. Si j’entends uniquement le disque sur scène ça me fait chier.

 

Dans une note présentant “Samuraï”, tu indiques que cet album est “une force de résistance”, comment fait-on aujourd’hui en tant qu’artiste ou même en tant que simple citoyen du monde pour montrer sa résistance?

Il y a différents moyens mais je suis assez attaché à l’idée de la résistance individuelle. La résistance, ça ne veut pas seulement dire une confrontation mais ça peut être développer des pratiques qui ne sont pas proposées par le gouvernement, le marketing ou quoi que ce soit. Mais en tant qu’artiste, résister c’est effectivement ne pas céder aux sirènes du marketing ou de ce que l’on attend de vous.

“En tant que citoyen je pense que c’est un peu ça aussi. Ça se joue dans le quotidien, dans toutes ces micro-actions, de penser à ce que ça signifie et du coup développer des pratiques qui, par micro-incrémentations change les choses. Après on est dans une situation un peu extrême donc il va falloir faire un peu plus que ça.”

Aux Etats-Unis, ce qui est bien, c’est qu’ils sont ultra pragmatiques. Par exemple, en ce moment il y a un activiste de Black Lives Matter qui avec d’autres gens a développé un site pour donner un manuel de résistance avec aussi tous les numéros des sénateurs. C’est comme ça que ça fonctionne, il faut les appeler en permanence pour leur dire qu’on ne veut pas ça. C’est une sorte de harcèlement, c’est hyper concret mais c’est comme ça que ça marche.

 

Dans le clip de “Numb” il est question des YouTubeuses maquillage, peux-tu nous en dire un peu plus et sur le message qu’il renvoie?

On peut y voir plein de messages, mais moi j’avais juste cette idée, une simple blague, de détourner un tutoriel de maquillage. Je suis fasciné par ce phénomène YouTube de vidéos virales, il y a celles de maquillage mais aussi les hauls, c’est un mélange. L’idée c’est que c’est moi qui fait un tutoriel pour me maquiller. Je chante en même temps donc je ne pouvais pas le faire moi-même, il y a une maquilleuse qui est derrière moi et qui me maquille. C’est un maquillage kabuki mais un peu dégueu et flippant en fait je dirais. Mais j’aimais bien l’idée de la transformation et l’idée de remettre un masque. Pour un artiste c’est un peu évident mais il y a un peu de ça.

 

 

En 1999, Tigersushi était un webzine destiné à devenir un site de streaming, c’est devenu le label qu’on connaît aujourd’hui, qu’est ce qui a changé en 20 ans?

Ce qui a changé c’est que l’idée qu’on avait a été réalisée mais on l’a eue trop tôt. Le problème à l’époque de quand on voulait faire ça, c’est qu’on proposait aux labels un contrat de streaming comme Spotify le fait aujourd’hui mais on se faisait limite claquer la porte au nez parce que tout le monde pensait qu’Internet c’était le mal, qu’il ne fallait rien faire sur Internet, que c’étaient des pirates. Ils ont attendu et le gros problème c’est qu’au lieu que ce soit les labels et les artistes qui mettent en place cette plate-forme de streaming, ce qui aurait dû être le cas au départ, c’est que c’est Apple, Spotify, des boîtes qui n’ont rien à voir avec la musique et qui s’en foutent complètement qui ont le monopole. Du coup les marchés ne sont pas du tout en faveur des artistes.

“Aujourd’hui, le marché du streaming devient une part énorme, je le vois moi-même avec Tigersushi et ça ne remplace pas du tout les revenus qu’on pouvait avoir avant.”

Nous on a toujours jonglé donc on a l’habitude. Mais après je trouve que le streaming est un super principe mais ce qui est mauvais, c’est qu’il y a trop de monopole et ça ne laisse pas la place à des plate-formes qui présenteraient ça de manière différente. La manière de Spotify de présenter un titre est assez horrible et n’aide pas tellement à la découverte. Je suis mal placé pour en parler parce que je connais déjà bien la musique mais j’essaie de m’imaginer à la place de quelqu’un qui n’a pas forcément l’habitude.

Ça paraissait évident que le téléchargement n’allait devenir qu’une étape pour arriver au streaming, On avait déjà pensé à cette même forme d’abonnement sauf qu’il y avait à côté de ça un contenu éditorial énorme. Tous les disques y étaient chroniqués, avec pour chaque disque des liens avec différentes recommandations qui n’existaient pas à l’époque. Il y avait aussi des pages différentes par genre avec toutes les musiques qui s’y retrouvaient, musique industrielle, pop, on voulait montrer la musique de manière complètement transgenre et relier toutes les époques pour montrer que c’est un continuum et pas seulement quelque chose d’éparpillé.

 

Comment la French Touch des ces jours-là a évolué? Elle est toujours vivante selon toi?

Et bien il y a clairement pas mal de personnages de l’époque qui sont encore là. Ça a changé, tout le monde a vu ce qu’il s’est passé, il y a eu la deuxième vague avec Ed Banger par exemple. L’aspect super positif de cette période pour moi c’est que ça a ramené tout un public qui ne s’intéressait pas du tout à la musique électronique.

“Je pense qu’aujourd’hui on voit les conséquences à travers l’explosion de la techno à Paris, c’est grâce quand même en grande partie grâce à des groupes comme Justice.”

Souvent les gens disent que quand c’est devenu mainstream c’est nul, mais déjà ce l’est pas toujours et surtout il faut voir que c’est le début d’autre chose. On a tous écouté des trucs de merde quand on était jeunes et après on découvre de nouvelles choses à écouter et on arrive vers des choses bien. Aujourd’hui c’est super actif à Paris mais j’ai l’impression que c’est assez éparpillé, il y a énormément de petits collectifs. En 1999, il y avait une scène et tout le monde se connaissait, il n’y a plus de tel rassemblement.

 

Tiga, Erol Alkan & Joakim

 

La légion d’honneur a été remise à Laurent Garnier début janvier “pour ses 30 ans de services en tant que compositeur et producteur pour la démocratisation de la musique électronique”, qu’est que ça t’évoque? La musique électronique est mieux reconnue de nos jours?

Ah, je ne savais pas. La musique électronique est plus institutionnalisée. Il n’y a plus tellement de gens pour dire que la musique électronique est liée à la drogue. C’était ce raisonnement dans les années 90, la musique électronique était soit une musique de drogués soit une musique de gays, ou les deux ensemble. Aujourd’hui je pense que personne n’oserait dire que la house est une musique de gays, heureusement!

“Il y a quelques années j’avais parlé avec Thomas Bangalter (moitié de Daft Punk) et lui trouvait carrément que la musique électronique était devenue le jazz d’avant. C’est à dire que nos parents écoutaient du jazz et que dans les années 50-60 c’était une musique d’avant-garde. C’est ensuite devenu une musique de papas, avec toujours les mêmes thèmes recyclés à l’infini. Il trouvait que la musique électronique c’était un peu ça et que maintenant ce sont des papas qui écoutent ça avec aussi des jeunes. Je trouvais cette idée intéressante, assez radicale.”

En tout cas quand j’ai commencé à dire à des gens lambdas que je faisais de la musique électronique on ne me comprenait pas ou alors mal. Maintenant tout le monde sait ce que c’est Pedro Winter a fait la couverture de Télérama, ça va!

 

Qu’est ce que tu donnerais comme conseil aujourd’hui à un petit jeune qui voudrait se lancer dans la musique ou même un petit label qui voudrait ouvrir ses portes?

Un conseil? Ne pas céder aux sirènes parce que c’est assez rapide. C’est très destructeur pour un jeune artiste. Au départ si tu as un succès fulgurant on va te coller à un genre très précis et c’est très difficile de t’en défaire par la suite, c’est même impossible. C’est persévérance, intégrité, patience et discipline pour tous.

 

Y a-t-il encore quelqu’un avec qui tu souhaiterais travailler?

Il y a toujours et j’espère qu’il y aura toujours des personnes avec qui j’aurai envie de travailler! Ca dépend dans quel registre mais j’adorerais bosser avec Ryūichi Sakamoto.

 

Quel est le prochain morceau que tu souhaiterais remixer? Ou que tu remixes déjà?

Oui il y en a un cours, d’une artiste brésilienne qui s’appelle Margarita sur un morceau très obscur. Ce sont des potes brésiliens qui s’appellent Salvajes, des diggers qui font des soirées là-bas et qui montent un label avec Optimo. Ils ont trouvé cette artiste totalement oubliée et m’ont proposé d’en faire un remix. Le morceau est incroyable et j’ai tout de suite su ce que je voulais faire dessus. Il faut d’ailleurs que je me dépêche!

 

Quels sont tes derniers coups de cœur musicaux?

Là en ce moment je parcours tous les recoins obscurs de la discographie de Haruomi Hosono de Yellow Magic Orchestra. Je dois faire un remix pour un site qui a pour concept de faire des remixes sur des artistes en particulier. Je l’ai choisi lui parce qu’il a une discographie immense et c’est l’un de mes idoles, peut-être mon producteur préféré. Donc en ce moment j’écoute tout ce qu’il a produit pendant les années 90 et 2000.

En trucs récents c’est dur, je ne me rappelle jamais de ce que j’écoute hormis les milliards de DJ’s promo que je dois écouter. Pour faire un peu d’auto-promo, je dirais que le disque qu’on va sortir sur Tigersushi est l’un des trucs qui m’a vraiment scotché récemment. Ça s’appelle Apollo Noir. C’est entre Oneohtrix Point Never, Vangelis et des musiques chinoises, c’est hyper bien pour un truc français, il fait tout avec des machines alors que ça sonne très élaboré, c’est assez génial.

 

Ton instrument favori?

par Lena Shkoda

Bah, le piano!

 

Une préférence entre composition, production, concerts… répondre à des interviews?

Oh la composition. Enfin la composition et la production c’est la même chose pour moi, ça fait partie d’un même process. C’est pour ça que je mixe toujours aussi mes morceaux parce que je n’arrive pas à me dire que c’est quelqu’un d’autre qui va le faire. Je mets tellement d’intentions qui définissent l’orientation de la musique que ça fait presque partie de la composition.

“Faire de la musique est quelque chose que je ne pourrais pas arrêter, c’est vraiment essentiel pour moi, arrêter de faire du live ça ne me dérangerait pas.”

 

Samuraï de Joakim sera disponible le 17 mars sur Tigersushi/Because Records.

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